BRENTANO (C.)

BRENTANO (C.)
BRENTANO (C.)

C’est autour de Brentano que se regroupa quelque temps, à Heidelberg, la deuxième génération romantique allemande, peu après 1800, lorsque se fut dissoute l’école d’Iéna. Brentano a touché à tous les genres, et c’est un des tempéraments les mieux doués et les plus créateurs du romantisme. Mais il a gaspillé ses dons et n’est parvenu à réaliser presque aucun de ses ambitieux projets.

Un élève des romantiques d’Iéna

Brentano fit ses débuts littéraires dans la capitale du romantisme qu’était alors Iéna, en publiant, dès 1800, contre Kotzebue et les ennemis du romantisme en général, une satire, Gustav Wasa , et, en 1801-1802, le roman Godwi . Les analogies avec le Wilhelm Meister de Goethe, modèle de tous les romans romantiques, ne manquent pas. L’influence du William Lovell de Tieck et celle du roman inachevé de F. Schlegel, Lucinde , y sont aussi très sensibles. Godwi , où se reflète la passion de Brentano pour Sophie Mereau qu’il devait épouser en 1803, quand elle eut divorcé, est un roman révolutionnaire qui proclame les droits de l’individu et du cœur contre les convenances et la morale bourgeoises. La poésie et la beauté de certains passages, la grâce frivole et espiègle de certaines scènes se perdent au milieu d’une intrigue compliquée, d’une masse touffue de considérations, des jeux perpétuels d’une fantaisie indomptée. Un grand nombre de poésies sont insérées dans le roman; quelques chants et ballades de ton populaire révèlent déjà les dons lyriques de Brentano: avec Die Lore Lay , il a notamment créé la légende qui devait inspirer à Heine une de ses poésies les plus connues. Il a, par la suite, violemment renié cette œuvre qui défend l’amour libre et proclame, tout à fait dans la tradition de l’Ardinghello de Heinse, le culte de la beauté et de la sensualité.

En 1803, Brentano publie une comédie dans le style de Gozzi, Les Joyeux Musiciens , qui sera mise en musique par E. T. A. Hoffmann. Une deuxième, Ponce de Léon , qui s’inspire à la fois de Calderón et de Shakespeare, et dont Büchner se souviendra plus tard en écrivant Léonce et Lena , paraît en 1804. Ici encore il donne libre cours à sa fantaisie. Il a dit lui-même n’avoir écouté que la «gaieté de son cœur» pour écrire cette pièce pleine d’entrain et parfois d’une grâce qui a pu faire penser aux opéras de Mozart. Quelques chants, comme le fameux Nach Sevilla qu’il interprétait lui-même en s’accompagnant à la guitare, sont devenus de vrais Volkslieder . Mais la prolifération de mots d’esprit et de calembours, les imbroglios de l’intrigue et l’excessive longueur gâchent l’ensemble.

Au centre du groupe de Heidelberg

Poésie

En 1806, Achim von Arnim et Brentano font paraître, à Heidelberg, le premier volume du recueil de chants populaires, Le Cor merveilleux de l’enfant (Des Knaben Wunderhorn ). Cette publication, achevée en 1808, est un événement capital pour l’histoire du lyrisme allemand. Elle a renouvelé, au début du XIXe siècle, une source d’inspiration sans laquelle on ne pourrait imaginer notamment ni la poésie d’Eichendorff ni celle de Heine, qu’annonce déjà, à bien des égards, le lyrisme personnel que Brentano a semé un peu partout dans sa prose et son théâtre. Musicalité et maîtrise technique sont des qualités essentielles de ces poèmes, où le caractère enjoué et enfantin, la simplicité et la fraîcheur de ton du Volsklied alternent souvent avec les accents poignants d’une âme malade et d’une nature mystique et sensuelle.

Brentano a travaillé longtemps, de 1803 à 1811, à la composition de sa «divine comédie», les Romances du Rosaire . L’œuvre est pourtant restée inachevée et n’a paru qu’après sa mort. Dans cette vaste épopée lyrique qui embrasse 1 200 ans et où, comme chez Dante, l’histoire et la réalité présente interfèrent sans cesse, il voulait montrer la rédemption par le rosaire de la faute millénaire qui pèse sur une famille bolonaise. D’une tonalité religieuse profonde, l’œuvre, très romantique, fond ensemble un grand nombre de motifs disparates: le péché d’inceste, la légende de Tannhäuser, des éléments du Moyen Âge empruntés à une vieille chronique de la ville de Bologne. Il y a beaucoup de scories dans cette masse, mais aussi des parties qui illustrent le lyrisme de Brentano dans ce qu’il a de meilleur. Tout entier composé en strophes de quatre vers trochaïques, le poème révèle un art remarquable de la versification et a fourni à Heine un modèle pour son Romanzero .

Théâtre

Le grand drame romantique La Fondation de Prague , publié en 1814, a été inspiré à Brentano par son séjour en Bohême, de 1811 à 1812. Le sujet est emprunté à la légende tchèque connue qui a également inspiré à Grillparzer sa dernière tragédie, Libussa . Brentano veut montrer la naissance d’un État nouveau qui triomphe peu à peu du paganisme et des forces primitives, et auquel le christianisme vient, à la fin, donner sa perfection. L’action est située en des temps légendaires, et la pièce, tout entière en pentamètres iambiques, abonde en épisodes merveilleux. Sa luxuriance la rend injouable et peu lisible bien que Brentano l’ait considérée comme son œuvre la plus réussie: dans ces 14 000 vers, les arbres empêchent de voir la forêt, l’intrigue disparaît sous la masse des motifs, beauté des détails et ornementation foisonnante nuisent à l’impression d’ensemble.

À Berlin, Brentano écrit, en 1810, une cantate pour la mort de la reine Louise, qui sera chantée lors de l’inauguration de l’université. Lors de son séjour à Vienne (juillet 1813-août 1814), les guerres de libération lui inspirent deux pièces patriotiques qui n’auront aucun succès. La version remaniée de Ponce de Léon , jouée en février 1814, sous le titre Valeria ou la Ruse paternelle , est aussi un fiasco complet. Tandis qu’il échoue comme dramaturge, Brentano écrit de nombreuses critiques de théâtre pour divers périodiques. Il continuera quelque temps à Berlin où il collaborera aussi au Mercure rhénan de son ami Görres.

Prose

Avec des interruptions, il travaille, de 1805 à 1811, à ses contes «italiens» et «rhénans», qui ne paraîtront qu’après sa mort, en 1847-1848. Il voulait adapter «pour les enfants allemands» les cinquante contes du Pentamerone de Giovanni Battista Basile. Il n’en a écrit que onze, et quatre contes «rhénans» seulement ont vu le jour. Toute la fantaisie, parfois bizarre, de Brentano se déploie dans ces récits où règne une atmosphère d’heureuse naïveté qui contraste avec les couleurs sombres et cruelles de ceux de Tieck. On loue souvent le réalisme de certaines scènes, la délicatesse de certains tableaux qui rappellent la miniature, le style très travaillé: outre leur caractère touffu et leur longueur, c’est pourtant l’excès d’art qui a sans doute empêché ces contes de devenir véritablement populaires comme ceux des frères Grimm ou d’Andersen.

Si l’histoire de Gockel, Hinkel, Gackeleia , si admirée des romantiques, paraît fade aujourd’hui, les nouvelles et récits de Brentano comptent parmi ses œuvres restées les plus vivantes. La Chronique d’un écolier vagabond, dont la première version a été écrite entre 1802 et 1806, est un récit d’une grâce enfantine et d’une douceur un peu mièvre. Brentano a pourtant su contenir les démons capricieux et railleurs de son imagination pour faire heureusement revivre les temps de la chevalerie dans une langue qui imite, avec tact, le style des vieilles chroniques, et l’évocation de la belle et douce Els, à travers laquelle transparaissent des souvenirs de sa propre mère, est d’une tendresse émouvante. Mais le projet de présenter un roman de famille en une suite d’histoires reliées entre elles n’a pas été poussé très loin. Avec l’Histoire du brave Gaspard et de la belle Annette , il a inauguré par un chef-d’œuvre le genre de la nouvelle villageoise. Derrière l’histoire tragique de deux jeunes gens qu’un sentiment excessif de l’honneur conduit à leur perte se dresse la magnifique figure de la vieille narratrice qui supporte, avec une résignation sereine, toutes les peines que la vie lui inflige. Le clair-obscur et le merveilleux qui enveloppent le récit, écrit dans une langue légèrement archaïque, ajoutent au charme de cette belle nouvelle romantique dont la gravité s’oppose au caractère heureux et enjoué du Propre à rien d’Eichendorff. L’histoire humoristique Les Deux Wehmüller et l’histoire criminelle Les Trois Noix comptent aussi au nombre des œuvres en prose de Brentano qui ont résisté au temps.

Le renoncement à la littérature

La publication de ces œuvres constitue une sorte d’adieu à la littérature profane. Le retour retentissant de Brentano au catholicisme, en 1817, sous l’influence de la jeune Luise Hensel dont il s’était épris, marque pratiquement la fin de son œuvre d’écrivain. Durant la période de graves conflits internes qui précède sa «conversion», il ajoute à son œuvre poétique un lyrisme d’inspiration religieuse qui fait souvent penser à la poésie mystique des XIVe et XVe siècles et comprend quelques-uns de ses poèmes les plus remarquables. Mais il n’a pas connu cette deuxième puberté des natures géniales dont parle Goethe. À partir de 1818, il vivra exclusivement au service de sa foi catholique: il passe cinq ans à recueillir les visions de la religieuse stigmatisée Anna Katharina Emmerich, et après la mort de celle-ci, en 1824, il occupera le reste de sa vie à la retranscription et à la publication de ces visions. Il en publiera un premier volume en 1833. Deux autres paraîtront après sa mort. La qualité de la narration et la beauté plastique des images ont contribué au retentissement de ces trois livres dans les milieux catholiques.

L’œuvre et la personne de Brentano ont suscité les appréciations les plus contradictoires, de la haine violente à l’admiration passionnée. Godwi , le théâtre et même les Romances du Rosaire sont sans doute des œuvres imparfaites qui ont beaucoup vieilli. En revanche, la gloire du conteur et du poète est désormais établie et le jugement d’Eichendorff doit être pleinement ratifié: le plus musicien des poètes romantiques, Brentano a laissé quelques poésies qui comptent parmi les plus belles du lyrisme allemand.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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